LA SAGESSE EST LA PROPRIÉTÉ PERDUE DU MUSULMAN

Le Prophète (ﷺ)  a mis en garde contre l’avarice intellectuelle en ces mots : « Celui à qui on demande de partager sa connaissance, mais qui la cache et n’en parle pas, sera tenu en bride (au jour du jugement dernier) par une bride de feu. »[1] Allāh a enseigné à l’Homme ce qu’il ne savait pas[2] et celui-ci a l’obligation de (re)transmettre son savoir à ceux qui le lui demandent, d’autant plus que cela est doublement dans son intérêt car contrairement aux possessions que l’on dilapide, le savoir augmente lorsqu’il est redistribué. ‘Alī ibn Abī Tālib, cousin et gendre du Prophète (ﷺ), dans son extrême sagesse, a dit : «  Quelqu’un qui a de l’argent doit protéger cet argent, alors que quelqu’un qui a de la connaissance est protégé par elle. La connaissance est comme un roi et les possessions comme des prisonniers : les possessions diminuent lorsqu’on les dépense, alors que la connaissance augmente lorsqu’on la partage. »[3] Cependant, la connaissance doit être transmise en fonction du niveau de compréhension des récepteurs. Suivant cette méthodologie, ‘Alī ibn Abī Tālib disait : « Parlez aux gens de ce qu’ils comprennent, voulez-vous que l’on accuse de mensonge Allāh et Son messager ?»[4] ; alors que ‘Abd Allāh ibn Mas’ūd disait : « Si tu parles aux gens d’une chose qu’ils ne peuvent pas comprendre, cela sera une épreuve pour certains d’entre eux. »[5]

Abū Dardā’ a dit qu’il a entendu le Prophète (ﷺ) dire : « Celui qui emprunte un chemin par lequel il recherche une science, Allāh lui fait prendre par cela un chemin vers le paradis. Certes, les anges tendent leurs ailes par agrément pour celui qui recherche la science. Certes tous ceux qui sont dans les cieux et la terre, même les poissons dans l’eau, demandent l’absolution du savant. Le mérite du savant par rapport à l’adorateur est comme le mérite de la lune par rapport aux autres étoiles. Les savants sont les héritiers des prophètes, et les prophètes ne laissent comme héritage ni dinars ni dirhams, mais ils laissent la connaissance (la science). Celui qui l’acquiert (la recueille) aura certes acquis une part importante (énorme). »[6] Conscient de cela, le compagnon aux chats, Abū Hurayra, sortit un jour dans les rues de Médine et cria à qui voulait l’entendre que le Prophète (ﷺ) était en train de distribuer son héritage. Interpellés, les passants le questionnaient sur le lieu de la distribution. Il répondait que le partage avait lieu à la mosquée. D’aucuns se précipitèrent afin d’atteindre au plus vite le Prophète (ﷺ) et ainsi bénéficier d’une part de son héritage mais, insatisfaits de ce qu’ils virent, ils retournèrent vite sur leur pas. « N’y avait-il personne à la mosquée ? », leur demanda Abū Hurayra. Ils lui répondirent que si, mais qu’ils n’y voyaient que des gens prier, réciter le Coran ou parler des bons actes et des mauvais. Abū Hurayra leur rétorqua : « Honte à vous ! C’est cela l’héritage du Prophète ! »[7]

Le Prophète (ﷺ) aurait[8] dit : « La sagesse est la propriété perdue du croyant, il la récupère là où il la retrouve. »[9] Les savants disent au sujet de ce hadīth, comme le rappelle Tariq Ramadan, que « le caractère faible du propos n’en enlève pas la pertinence et le bien fondé de sa substance »[10].

L’attitude du musulman et de la musulmane est d’être en quête de sagesse, celle-ci se retrouve partout et c’est pour cela qu’il faut la retrouver chez les autres. « Il se peut que chez d’autres, il y ait des éléments qui soient en accord avec les principes qui sont chez nous, et quand on les trouve chez l’autre – il faut de ce point de vue là – les prendre pour soi. »[11] Toute connaissance et science utile est sagesse pour le croyant. Tariq Ramadan rappelle pour illustrer ce hadīth le récit d’Abel et Cain, et la façon dont ce dernier a eu connaissance qu’il devait enterrer son frère : «  c’est le corbeau, par son instinct, qui va enseigner à l’homme, par son intelligence à faire bon usage de son intelligence pour s’élever au niveau de l’instinct de l’animal (et le dépasser) »[12]. La sagesse peut donc même être tirée chez l’animal, et comme nous l’a enseigné un jour le Pr. Éric Geoffroi, Muhyiddīn ibn ‘Arabi (m. 1240), également connu sous le surnom d’ash-Sheikh al-Akbar (le plus grand des maîtres), a cité une chèvre parmi les maîtres aillant contribué à sa formation spirituelle.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est également parfois l’excès d’autrui qui nous apprend nos propres mesures et limites. Tariq Ramadan explique que « c’est [parfois] l’autre, dans l’excès, qui me fait retrouver la propriété perdue en moi »[13]. Par exemple, c’est en voyant des autres attribuer à leur religion des principes sans âme, manquant de spiritualité[14] ou d’éthique, que l’on peut prendre conscience de l’absence de ces éléments essentiels dans notre propre quête de sagesse et dans notre propre relation au Très-Haut.

Allāh dit dans le Saint Livre : {Et que la haine pour un peuple ne vous incite pas à être injuste. Pratiquez l’équité : cela est plus proche de la piété.}[15] Que dire alors s’il n’y a pas de haine mais uniquement une divergence concernant certains aspects relatifs à notre compréhension ? De plus, les divergences et les différences entre les humains ne sont pas un prétexte valide pour ériger des barrières. Dieu dit : {Ô Hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entreconnaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès de Dieu, est le plus pieux. Dieu est certes Omniscient et Grand-Connaisseur.}[16]

La connaissance est un bien, un trésor qui ne peut être possédé que par celui qui le désire réellement. Il existe une courte supplication extraite du Coran qui a un poids conséquent sur la balance des invocations, il faut pour cela sincèrement dire : «  Mon Seigneur, augmente mon savoir ! »[17] « À propos de la parole d’Allah : {Ô Seigneur accorde-nous une belle part ici-bas, et une belle part aussi dans l’au-delà}[18], le Prophète (ﷺ) a dit [qu’il s’agit de]: “La connaissance et l’adoration dans ce monde, et le Paradis dans l’au-delà”. »[19]

N’oublions jamais que toute production utile constitue une sagesse perdue, produite de l’intelligence qu’a créée le Créateur et résultant de la fitra qu’Il a donnée à tout être humain, que le musulman se doit de retrouver.

 

[1] Sunan Ibn Majāh [278] ; Sunan Abū Dawūd [3658] ; Jamī’ at-Tirmidhī [2651].

[2] Coran : 96, 5.

[3] Abū Hāmid al-Ghazālī, Ihyā’ ‘ulūm ad-dīn, 1-7 in  Gülcür Musa Kazim, De la perfection de la personnalité, un guide complet des bonnes manières et des qualités morales en islam, Izmir, Éditions du Nil, 2009, pp. 28.

[4] Sahīh al-Bukhārī, propos de ‘Alī (au Bâb 49) avant le hadīth n° 127.

[5] Muslim, Muqqadima [5] in  Gülcür, op. cit, pp. 28.

[6] An-Nawāwī, Riyād as-sālihīn [13/1388].

[7] Haythamī, Majma’ al-zawā’id wa manba’ al-fawā’id, vol. 1, pp. 123-124 in Gülcür, op. cit pp. 26-27.

[8] Abū ‘Eīsā dit au sujet de ce hadīth qu’il est gharīb (isolé, rapporté par un seul rapporteur), « nous n’en connaissons pas d’autre existence en dehors de cette chaîne de transmission. Ibrāhīm ibn al-Fadl al-Makhzūmī est faible dans le hadīth (en raison de sa mémoire). » English translation of Jamī’ at-Tirmidhī (translated by Abu Khaliyl), Riyadh, Darroussalam, vol.5, p. 81.

[9] Jamī’ at-Tirmidhī [2687].

[10] Tariq Ramadan, Iqraa – Risalat al-Islam, Ép. 67, 2015 : « La sagesse est la propriété perdue du musulman ». Vidéo disponible sur : http://tariqramadan.com/iqraa-risalat-al-islam-la-sagesse-est-la-propriete-perdue-du-musulman/

[11] Tariq Ramadan, Ibidem.

[12] Tariq Ramadan, Ibidem.

[13] Tariq Ramadan, Ibidem.

[14] Concernant le manque de spiritualité et la rigidité dans la forme de certains, Tariq Ramadan dit très poétiquement : « La sagesse c’est toujours la règle avec le sens, toujours le sens dans la règle et jamais la règle sans le sens, parce que la règle sans le sens : c’est perdre la sagesse. » Ibidem.

[15] Coran, 5 : 8.

[16] Coran, 49 : 13.

[17] Phonétiquement : Rabbi zidnī ‘ilmā ! Coran, 20 : 114. Le Prophète priait également pour que sa connaissance lui soit profitable et demandait à Dieu de le protéger contre les connaissances qui pourraient s’avérer néfastes. Gülcür, op. cit, pp. 27. L’Envoyé d’Allāh a dit : « Demandez à Allāh une connaissance bénéfique et cherchez le refuge auprès de Lui  contre la connaissance qui n’est d’aucune utilité. » Sunan Ibn Majāh [3843]

[18] Coran, 2 : 201.

[19] Jamī’ at-Tirmidhī [3488].