LA CÉLÉBRATION DE LA NAISSANCE DU PROPHÈTE MOHAMMED (ﷺ)

Le Mawlid an-Nabawī est la commémoration de la naissance du Prophète de l’Islam (ﷺ) et est célébré le 12 du mois de Rabī’ al-Awwal, troisième mois du calendrier lunaire. La terminologie utilisée est importante, le Mawlid est islamiquement considéré comme une commémoration, ou une célébration, et non comme une « fête » obligatoire au même titre que l’Aïd al-Fitr et de l’Aïd al-Adhā[1] Selon l’Imām Jalāl ad-Dīn as-Suyūtī (m. 1505), la célébration du Mawlid permet aux gens de se réunir pour réciter le Coran ainsi que pour se remémorer en groupe  la vie du Prophète (ﷺ), sa grandeur et notre amour pour lui. Cela peut être suivi d’un repas mais, « après cela, la réunion doit prendre fin et ne pas comporter d’ajout blâmable. »[2]

« [La célébration du Mawlid] peut comporter des mérites (mahāsin), aussi bien que leurs contraires. Ainsi, qui choisit la célébration du Mawlid, d’accomplir de bonnes actions et de se préserver des mauvaises, accomplira une innovation louable (bid’a hasana) : sans cela, cette innovation ne saurait être louable. » (Ibn Hajjar al-Asqalānī) [3] 

Pour rappel, à l’origine, le statut en toute chose est la licéité, sauf si un texte du Saint Coran ou de la Sunna authentique nous informe du contraire ou qu’un préjudice est causé. La majorité des savants considère la célébration du Mawlid comme une bonne occasion de se remémorer de notre bien-aimé Prophète (ﷺ), néanmoins d’autres considèrent l’institutionnalisation de cette commémoration comme une mauvaise innovation et en déconseillent, voire en interdisent, sa célébration. Ces derniers comparent le Mawlid à l’instauration d’une nouvelle fête, puis, brandissent le hadīth d’Anas ibn Malik qui rapporte que les habitants de Médine avaient anciennement deux fêtes qu’ils célébraient[4] habituellement par des défilés et des festivités, mais, lorsque le Messager de Dieu (ﷺ) s’y installa, il leur dit : « À la place de ces deux jours, Allāh a choisi deux autres jours qui sont meilleurs, ceux de l’Aïd al-Fitr et de l’Aïd al-Adhā. »[5]

Alors que les fêtes « officielles » de l’Islam sont au nombre de deux, les adeptes de la célébration du Mawlid n’ont pas pour ambition d’en faire une troisième fête – l’erreur est fréquente chez les détracteurs –, il s’agit uniquement d’une commémoration, d’une remémoration, ce qui est très différent. En ce sens, le Prophète (ﷺ) lui-même se remémorait par le jeûne le jour de sa naissance ainsi que celui de son investiture prophétique. D’après Abū Qatādā al-Ansārī, lorsque l’Envoyé de Dieu (ﷺ) a été interrogé sur la raison du jeûne du lundi, il a répondu : « C’est le jour où je suis né et le jour où j’ai reçu la révélation ».[6] De plus, le Messager d’Allāh (ﷺ) avait fait sa propre ‘aqiqa[7] « après le début de sa mission prophétique […] afin de mettre en évidence sa reconnaissance envers Dieu de l’avoir envoyé comme miséricorde pour les mondes et pour honorer sa communauté. »[8]

La fatwa de l’Imām Jalāl ad-Dīn as-Suyūtī

As-Suyūtī fait remonter les premières célébrations officielles du Mawlid au 13ème siècle mais les sources de cette pratique remontent plutôt, selon d’autres spécialistes, au 10ème siècle. Dans sa fatwa, « La noble intention dans la célébration du Mawlid » (Husn al-maqsid fī ‘amal al-Mawlid), il reprend l’avis d’Abū Sāma (m. 1268), juriste shaféite, qui a rédigé l’une des premières justifications du Mawlid (en réponse à certaines oppositions), le considérant comme « un acte de reconnaissance envers Dieu pour avoir envoyé son Messager (ﷺ) et en avoir fait une miséricorde pour les mondes. »[9] Sa fatwa est destinée à éclairer les croyants sur la licéité de la célébration du Mawlid et de répondre à l’avis du Sheikh Tāj ad-Dīn al Fākihānī (m. 1333), vif opposant de la célébration de la naissance du Prophète.

 « Célébrer la naissance du Prophète (ta’zīm al-Mawlid) sous la forme d’une “fête” annuelle (ittihāduhu mawsim), comme le font certains, apporte une immense récompense en raison de la belle intention de glorifier l’Envoyé de Dieu (ﷺ). » (Ibn Taymiyya) [10]

L’Imām as-Suyūtī, s’appuyant sur la terminologie de l’Imām an-Nawawī (m. 1277), considère al-Mawlid comme une innovation louable (bid’a hasana, qui s’oppose à la bid’a qabīha ou bid’a dalāla, l’innovation blâmable) et la compare aux veillées de Ramadan, pour lesquelles ‘Umar ibn al-Khattāb avait dit : « Quelle belle innovation que voici (ni’ma al-bid’a hādihi) ! »[11]

Il cite également l’Imām Ibn Hajar qui considère que le Mawlid est une bid’a hasana lorsque rien de blâmable ne fait partie des célébrations[12] et rappelle que le Prophète (ﷺ), lorsqu’il fut confronté aux Juifs de Médine, avait annoncé le jeûne de ‘Ashūrā afin de célébrer la victoire de Moise sur Pharaon.[13]

Jalāl ad-Dīn as-Suyūtī renforce l’argument du jeûne de commémoration qu’effectuait le Prophète (ﷺ) les lundis (en raison de sa naissance et de son investiture prophétique) à celui de l’allègement, chaque lundi, du châtiment divin d’Abū Lahab en raison de la joie qu’il avait ressentie à de la naissance du Prophète. Selon la tradition, Abū Lahab, polythéiste notoire et ennemi acharné du Prophète (ﷺ), serait désaltéré les lundis, malgré son châtiment, pour s’être réjoui de la naissance du Prophète et avoir libéré une esclave du nom de Tuwayba.[14]

Il convient, pour celui qui souhaite célébrer la naissance du Prophète (ﷺ), d’exprimer sa reconnaissance envers Dieu au travers d’actes méritoires comme l’aumône, le jeûne, la prière et la récitation du Coran, mais aussi, au travers de célébrations communes de remémoration du Prophète(ﷺ), avec au programme, la lecture de ses exploits, la déclamation de poèmes en son honneur ou toute autre initiative louable, collective ou individuelle, qui serait faite en cette occasion.*

Voir aussi : http://yusuflopez.com/jamais-avant-lui/

[1] Il se peut qu’on nous oppose l’argument de l’évolution et des variations sémantiques des mots. Cet argument est tout à fait valable – et nous l’entendons parfaitement –,  mais on peut aussi y voir une déliquescence de la langue entrainant des impacts plus profonds. Ainsi, il est évident qu’il n’y a, par exemple,  aucune intention de blasphème à dire : « J’adore les suschis ». Cela signifie simplement que l’on « aime énormément » les sushis, néanmoins, nous sommes en droit de nous demander si cette évolution linguistique, calquée sur l’ère du temps, n’a pas pour conséquence de subtilement trahir le sens profond du terme d’origine, qui renvoie à l’honoration, au culte ainsi qu’à la prosternation. De même, parler de « fête de la naissance du Prophète » place implicitement celle-ci au rang des « fêtes » dans l’Islam. Mais ceci reste discutable wa Allāhu a’lam.

[2] Jalāl ad-Dīn as-Suyūtī, Le Mawlid : Fatwa sur la célébration de la naissance du Prophète (Husn al-maqsid fī ‘amal al-Mawlid), Paris, Éditions Tansnim, p. 22.

[3] Ibn Hajjar al-Asqalānī in Jalāl ad-Dīn as-Suyūtī, op. cit., p. 76.

[4] Si toute fête peut être célébrée (au sens de « fêtée »), toute célébration est – si l’on veut marquer la distinction entre les termes « fête » et « célébration » – « célébrée » et non « fêtée »

[5] Rapporté par Abū Dawūd (1134).

[6] Rapporté par Muslim dans son Sahīh (1162).

[7] Il s’agit d’une recommandation prophétique afin de célébrer la venue d’un nouveau né et qui se traduit par un sacrifice fait le 7ème jour suivant la naissance (mais qui peut être repoussé si l’on ne peut pas le faire avant) et qui se conclut traditionnellement par la distribution ou le partage de la viande.

[8] Jalāl ad-Dīn as-Suyūtī, op. cit., p. 80-82.

[9] Abū Sāma in Jalāl ad-Dīn as-Suyūtī, op. cit., p. 15.

[10] Ibn Taymiyya in Jalāl ad-Dīn as-Suyūtī, op. cit., p. 15.

[11] Rapporté par Bukhārī dans son Sahīh (1906) in Jalāl ad-Dīn as-Suyūtī, op. cit., p. 50.

[12] Jalāl ad-Dīn as-Suyūtī, op. cit., p. 76.

[13] Rapporté par Bukhārī dans son Sahīh (3727).

[14]  Jalāl ad-Dīn as-Suyūtī, op. cit., p. 82-84.

* Alors que, la semaine passée, une multitude de personnes s’était réjouie du #BlackFriday, ce vendredi sera un « #LuminousFriday » pour des millions de musulmans – aux quatre coins du monde –, qui célébreront dans la paix, le partage, la méditation et la retenue, la venue au monde du dernier des Prophètes (ﷺ) . Malheureusement certains musulmans, dépassés par le matérialisme, ressentiront une moindre joie pour les bénédictions de ce lumineux vendredi que pour les promotions du vendredi précédent. D’autres, trompés par une normativité dévoyée fortement médiatisée, s’interdiront même de méditer sur la naissance de notre Prophète (ﷺ), envoyé comme miséricorde pour les Mondes.